« 50 Nuances de Grey » va-t-il nous rendre tous SM?

Par Olive O
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Après le raz-de-marée littéraire et ses 100 millions d’exemplaires vendus pour l’ensemble de la trilogie (45 millions pour les Etats-Unis, 27 millions en Grande-Bretagne) dans pas moins de 51 langues, l’adaptation cinématographique de 50 Nuances de Grey aura donc tenu toutes ses promesses puisque le film est actuellement en tête du box-office français de 2015 avec plus de 2 millions de spectateurs pour le moment. Si le succès de la trilogie et du film est indéniable, le phénomène dépasse largement le cadre cinématographique et littéraire. En effet, des thèses de psychologues, de médecins et même de sexologues s’accordent sur le fait que l’œuvre d’EL James a eu une influence majeure sur l’évolution des pratiques sexuelles et a démocratisé d’une certaine façon le SM.
A quel niveau et à travers quelles pratiques 50 Nuances de Grey s’est-il invité dans les chambres à coucher ? Quel est le profil de celles et ceux ayant succombé à la tentation du SM Soft et dans quelle proportion ? Le succès planétaire de l’œuvre n’est pas sans poser bon nombre de questions d’ordre sociétales, psychologiques et sexuelles. Il n’existe pas à proprement parler d’études fiables sur le nombre d’adeptes SM en France et dans d’autres pays. Une étude, menée en Australie il y a 10 ans a déterminé qu’1% de la population avait déjà testé une pratique SM. Si aucune étude similaire n’existe pour la France, le nombre d’adeptes dans l’hexagone est néanmoins estimé à seulement quelques milliers de pratiquants. 50 Nuances va-t-il changé la donne ?

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Le phénomène 50 Nuances: Révélateur de notre société actuelle
Sorti opportunément durant la Saint Valentin, 50 Nuances de Grey version ciné pose aux couples la question de savoir s’ils auront l’audace de faire partie du phénomène ou pas. Cependant, il faut bien savoir une chose : Malgré son statut d’œuvre SM Soft, 50 Nuances de Grey est bien éloigné du véritable univers du sadomasochisme et d’aucun se plaisent à le considérer davantage comme un roman à l’eau de rose pimentée de quelques coups de fouet que comme une immersion réaliste dans ce milieu qui compte si peu d’adeptes. Comment expliquer dès lors ce raz-de-marée médiatique qui n’est pas prêt de s’affaiblir ? Avec son aspect conte de fée des temps modernes, 50 Nuances redonne du rêve à des couples rongés par le quotidien. Avec sa trame romanesque à souhait et cette histoire d’amour parfait qui se développe entre deux ébats torrides et SM, 50 Nuances a tout du conte que l’on aimerait croire et vivre. Ce besoin de vivre une expérience romantique et teintée de sexualité hard se retrouve aussi bien chez les adultes que chez les jeunes. Thématique principale du film, la quête de confiance et d’attachement à donner et à recevoir imprègne les deux personnages et leur donne de l’espoir tout comme aux spectateurs. Toute l’œuvre d’EL James repose sur le désir de la transgression. En effet, l’intrigue de 50 Nuances n’est ni plus ni moins qu’un parcours d’initiation que nous vivons tous au cours de notre adolescence ou plus tard dans notre quête d’identité.
Toute la force de 50 Nuances tient au fait que la transgression sexuelle n’est ici que le vecteur d’une histoire d’amour et où les deux protagonistes éprouvent la force de leurs sentiments à travers des pratiques sexuelles toujours plus extrêmes. Leurs failles psychologiques respectives aboutiront contre toute attente à une parfaite alchimie. Dès sa sortie, 50 Nuances de Grey a d’emblée été considéré comme l’œuvre porno-chic par excellence et offrait aux couples l’espoir d’insuffler une nouvelle dynamique à leurs ébats en testant le très soft. Si l’impact à long terme sur la sexualité des couples est encore difficilement quantifiable, un indicateur semble attester de l’effet 50 Nuances : L’explosion des ventes de sextoys et d’accessoires SM : à Paris par exemple + 200% de vente de sextoys en 2014 dans les « boutiques de plaisir » (sexshop un peu classes).

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« La femme ne s’intéresse pas moins au sexe que l’homme »

80% des fans de 50 Nuances de Grey sont des femmes. Ce chiffre révèle un élément clé pour la compréhension de notre société : la femme ne s’intéresse pas moins au sexe que l’homme. Selon Michelle Boiron, psychologue et sexologue et auteur de l’article le XXIème Sexe, la femme ne cultive pas le même érotisme que l’homme. Plus elle comprendra son corps, plus elle cherchera des rapports de qualité avec la jouissance à la clé. 50 Nuances de Grey apparaît ici comme un moyen d’en apprendre davantage sur la sexualité féminine.
Une autre explication du succès de 50 Nuances tient au fait que l’œuvre décrit l’un des fantasmes les plus courants chez la gente féminine à savoir celui de la soumission à un homme. Ce fantasme dans lequel la femme est passive, soumise et sous l’emprise de l’homme se retrouve chez de nombreuses femmes. On retrouve dans 50 Nuances une déclinaison du fameux « fantasme du viol », pas le viol au sens premier du terme mais ce fantasme d’être désirée avec passion par un homme qui connaitrait mieux les désirs de la femme qu’elle-même et cette dernière connaitrait le plaisir en s’abandonnant totalement à lui.
50 Nuances est sans conteste une source d’inspiration pour les couples cherchant à échapper au quotidien et à transgresser certaines convenances. Mais dans la mesure où cette transgression se démocratise, la difficulté est maintenant d’en définir de nouvelles.

50 Nuances de Grey reflète-t-il la réalité du BDSM ?

Ce n’est pas la première fois que l’univers du BDSM est mis à l’honneur dans un film, il est opportun de s’interroger sur le degré de vraisemblance de 50 Nuances par rapport à la réalité de l’univers sadomasochiste. 50 Nuances raconte avant tout l’histoire d’une romance sur fond de jeux intimes. On ne retrouve pas nécessairement plusieurs ingrédients majeurs du monde SM que sont la notion de dépassement de soi et d’érotisme de la transgression. S’il est effectivement possible de retrouver certains codes bien connus des adeptes SM tels que l’établissement d’un contrat entre les partenaires ou l’usage d’un mot d’alerte, le film apparaît très édulcoré par rapport à la réalité des pratiques sexuelles entre pratiquants. Les couples BDSM fonctionnent sur une parfaite complémentarité. A la passivité et la soumission de l’un répond l’activisme et la domination de l’autre. Le masochisme de l’un en miroir au sadisme de l’autre en d’autres termes. Dans 50 Nuances, Anastasia n’est pas à proprement parler une masochiste car elle subit la violence de Christian plutôt qu’elle ne la recherche, du moins, au début. Cependant, le film introduit une réalité que les non-initiés ont du mal à comprendre. Dans le cadre d’une séance SM, c’est le soumis qui a la maîtrise de la situation. En effet, c’est ce dernier qui établit les limites à ne pas franchir par l’autre. Dès lors que ce contrat n’est pas respecté, il ne peut plus s’agir de relation SM mais d’un rapport non consenti et donc répréhensible par la loi.
Hasard du calendrier, une autre actualité relative à la sexualité fait parler d’elle conjointement à la sortie du film : Celle du procès de DSK et du Carlton de Lille. Les similitudes avec Christian, cet homme de pouvoir aux pratiques sexuelles hors-norme amènent à se demander si ces deux personnages illustrent la réalité du monde SM. Si dans 50 Nuances, on retrouve au-delà du contrat un jeu de séduction liant les deux protagonistes, dans l’affaire DSK, il n’est question ni de sentiments, ni de la moindre considération pour la femme qui est ici traitée à l’état d’objet pour assouvir le besoin sexuel immédiatement et sans le moindre processus de séduction. Le succès de 50 Nuances s’explique parce qu’il a su mélanger habilement une belle histoire d’amour avec différentes pratiques jugées par le grand public comme transgressives.
Si 50 Nuances de Grey s’éloigne de la réalité vécue par les adeptes du BDSM, l’influence de l’œuvre sur notre sexualité est bien réelle et tout particulièrement chez les femmes. Une étude menée par Amy Bonomi et différentes universités américaines sur l’influence de la trilogie sur le comportement féminin a obtenu des conclusions pour le moins surprenantes. La lecture de 50 Nuances encouragerait la femme à avoir des comportements jugés à risque. Sur l’échantillon de femmes de l’étude, celles ayant lu la trilogie serait naturellement plus encline à avoir un partenaire violent, de jeuner pendant plus de 24 heures ou d’avoir plus de cinq partenaires sexuels dans leur vie.
Si les résultats de l’étude peuvent prêter à sourire, les auteurs de cette étude attirent l’attention sur le fait qu’il faut considérer 50 Nuances pour ce qu’il est, à savoir un roman de fiction avec lequel il est nécessaire de prendre du recul pour ne pas adopter de comportements à risque qui pourraient s’avérer inutilement dangereux.

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Quel impact de Grey sur les mineurs ?

50 Nuances de Grey a souvent été, à tort, considéré comme le best-seller des « mommy porn », ces lectrices mères de famille de 30 à 40 ans. La composition du public du film établit un constat différent : Il y a une majorité de jeunes dans les salles. Alors qu’aux Etats-Unis, le long-métrage est interdit au moins de 17 ans voire tout simplement interdit de diffusion dans certains pays, la sortie du film en France et en Angleterre s’est accompagné d’une « simple » interdiction aux moins de 12 ans. Comment expliquer cet écart de classification et qu’en conclure sur l’impact qu’aura le film sur la sexualité des adolescents ?
Qu’il s’agisse de simple curiosité érotique, d’excitation ou tout simplement le plaisir de la transgression, les jeunes français abondent en masse dans les salles pour voir le film. 50 Nuances vient corroborer un constat sur la sexualité des adolescents : Les jeunes ont de plus en plus facilement accès à la sexualité et à la pornographie, notamment par le biais d’Internet où l’offre apparaît toujours plus diversifiée et quasi-illimitée. Dans ce contexte, le rôle des parents et de la pédagogie sur la sexualité est d’autant plus crucial. C’est toute la conception de la sexualité avec sa part d’imaginaire et de codes qui s’en trouve durablement altérée. L’adolescent, en pleine période d’éveil sexuel, est d’autant plus vulnérable aux risques d’addiction au sexe et à d’autres troubles psychologiques similaires.

L’interdiction limitée à 12 ans du film en France présente-t-il un risque pour les adolescents ? Les scènes de sexe de 50 Nuances ont fait couler beaucoup d’encre mais les voici enfin couchées sur grand écran : Les fameuses scènes s’étendent sur pas plus de 20 minutes sur les deux heures du long-métrage et sont distillées en scènes de 3 à 4 minutes. Sont-elles aussi torrides et sensuelles que celles décrites dans la trilogie ? Selon E.L James, il y a trop de scènes de sexe coupées. La scène la plus controversée du roman, à savoir celle où Christian Grey fait sauvagement l’amour à Anastasia après lui avoir retiré son tampon hygiénique ne figure pas dans le film. Les scènes de sexe sont esthétiquement réussies, celles où se mêlent violence et humiliation et où l’on voit les deux corps entièrement nus (chose assez rare pour un blockbuster américain) retranscrivent celles du livre mais sont rares à l’écran. Ces scènes émoustillent sans risque de choquer le grand public, encore moins les adolescents.
S’il est indéniable que les ados d’aujourd’hui en connaissent beaucoup plus sur la sexualité que leurs ainés, il est impératif que la distinction entre la pornographie et la sexualité réelle soit clairement explicitée par tous ceux qui ont une autorité sur les jeunes (parents, école, médias, etc…). Une donnée statistique laisse heureusement croire que l’éveil sexuel des adolescents est encore préservé de l’invasion de la pornographie dans notre quotidien : L’âge moyen du premier rapport sexuel n’a que peu évolué (16 ans pour les garçons, 17 ans pour les filles). Preuve en est que ce n’est certainement pas 50 Nuances de Grey et son érotisme très sage qui pervertira la jeunesse.

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